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vendredi 1 juin 2018

Le brocoli sauvage - Lepidium draba L.


LEPIDIUM draba est une petite herbacée vivace de la famille des Brassicacées (anciennement Crucifères). Il présente en hiver une touffe de feuilles plus ou moins blanchâtres et pubescentes (à peine velues). On les décrit comme oblongues, sinuées et dentées.
Au printemps, une tige monte à 30 ou 40cm, au bout de laquelle écloront de nombreuses fleurs blanches en grappes dressées. Elles donneront pour finir des petits fruits secs (silicules) renflés en forme de cœur. À leur base, les feuilles de la tige sont munies de deux petits lobes qui embrassent celle-ci.








ON VEUT DES NOMS !

Lepidum draba fait partie de ces plantes qui portent de nombreux noms différents... un bon moyen d'en apprendre un peu plus sur elle !

Lepidium vient du latin lepis qui signifie "coquille", "écaille" ou "écorce". Pour la plupart des auteurs, le mot désigne simplement les écailles qui recouvrent les fruits de certaines espèces du genre. Pourtant, dans une littérature plus ancienne, on propose d'autres explications. Un Lepidium aurait en effet été utilisé dans l'Antiquité pour soigner « les écailles et les taches qui naissoient sur la peau du visage », mais aussi pour ses prétendues vertus corrosives qui pouvaient enlever la peau (écorcer) et ainsi « faire disparoître les marques produites par le fer chaud, sur le front des esclaves ».
Quant au nom draba, drave en français, il vient du grec drabê qui signifie "âcre", en référence à son goût piquant.

On traduit parfois Lepidium draba en lépidion âcre, ou bien l'ancien nom botanique de la plante, Cardaria draba, en cardaire âcre. Du grec kardia, il rappelle les fruits en forme de cœur.

Le plus souvent, la plante est nommée brocoli sauvage, pour son allure de petit chou brocoli lorsque les boutons de fleurs apparaissent. Le vrai brocoli (Brassica oleracea) appartient d'ailleurs lui aussi à la famille des Brassicacées.

L. draba est aussi appelé pain blanc, sans que l'on sache bien pourquoi. Cela dit, cela rappelle l'expression manger son pain blanc (en premier) qui signifie profiter du meilleur, du plus facile, avant de passer aux difficultés, aux désagréments. Venue du Moyen-Âge, l'expression trouve son origine dans un comportement prêté aux gens du peuple qui, lorsqu'ils avaient miraculeusement accès à de la farine raffinée, préféraient manger le bon pain blanc d'abord, dit-on, et remettre le pain noir habituel à plus tard. Métaphore mise à part, le pain blanc était donc une chose savoureuse que l'on mangeait en premier ; or le brocoli sauvage apparaît tôt en hiver et pourrait bien être l'une des premières salades sauvages que l'on mange dans l'année. Mais cette explication n'est qu'une proposition...

Pour finir, plusieurs plantes du genre Lepidium sont communément appelées passerages, car une ancienne croyance leur prêtait la vertu de guérir la rage ; toutefois, cet usage vétérinaire n'avait apparemment déjà plus cours au XIXe siècle.
En France, on trouve la passerage des champs (L. campestre), la grande passerage (L. latifolia), la petite passerage (L. graminifolium), la passerage de Virginie (L. virginicum) et enfin celle qui nous intéresse ici. On l'appelle passerage âcre, passerage drave... et même passerage des trains. Introduite d'Asie Centrale en Europe il y a plusieurs siècles, l'espèce s'est en effet propagée en France au XIXe siècle en se disséminant dans le ballast des voies ferrées, au gré des courants d'air provoqués par le passage des trains !


UNE RUDÉRALE AUTONOME


Sont dites rudérales les plantes qui se développent dans des milieux perturbés, bouleversés par les activités humaines. Les Brassicacées comptent de nombreuses rudérales, car elles sont l'une des rares familles à avoir développé une certaine autonomie dans le captage de nutriments. Elles peuvent ainsi pousser sans la présence et l'aide d'une vie fongique ou bactérienne aérobie dans le sol. 
Cela explique que le brocoli sauvage puisse s'épanouir sur des sols particulièrement compactés et plutôt incultes : bords de routes, talus, décombres... et voies ferrées, donc.

Au jardin du Grand Jas, il pousse en colonies sur les bords des chemins ; et dans certaines zones que nous cessons de compacter après plusieurs années de piétinement, un chemin que nous n'empruntons plus par exemple, sa population explose. C'est aussi sans doute, avec la consoude, la plante du jardin dont les tiges puissantes traversent les plus grands obstacles : des bottes de paille entières abandonnées au sol ne l'arrêtent pas !






La passerage drave est par ailleurs une plante thermophile (qui aime la chaleur), très présente sur les terrains calcaires du Midi de la France. On la considère comme indicatrice du réchauffement climatique, car elle s'étend peu à peu vers le nord du pays.


UN LÉGUME PIQUANT ET NUTRITIF

Côté médecine, même s'il ne soigne pas vraiment la rage, on reconnaît à L. draba différentes propriétés : tonique (sommités fleuries riches en vitamine C), stomachique (facilite la digestion gastrique), dépurative et diurétique (cystites, coliques néphrétiques), expectorante, anti-infectieuse (notamment pour les poumons)...

On sait aussi que, comme toutes les Brassicacées, la plante produit des oméga 3 et d'autres acides gras insaturés essentiels, et qu'elle concentre le phosphore et le potassium du sol. Ses bienfaits en tant qu'aliment sont donc innombrables.

Car elle est comestible, bien entendu ! Jeunes feuilles, boutons et fleurs ont une saveur piquante, idéale pour relever un mesclun ou composer un pesto. On peut aussi les utiliser comme légumes cuisinés (la cuisson fait disparaître le piquant), et les graines peuvent servir à relever les plats. Elles étaient autrefois appelées le "poivre du pauvre".
Côté cueillette, les risques de confusions sont plutôt faibles, y compris avec d'autres Lepidium ; et même en cas d'erreur dans le genre, rien de grave puisqu'ils sont tous comestibles.

Ce sont des composés soufrés appelés glucosinolates qui donnent aux Brassicacées leur goût piquant, ainsi que leurs propriétés antifongiques, antibactériennes, antioxydantes et anticancérigènes. Toutefois, à haute dose ils deviennent potentiellement toxiques. C'est pourquoi il est parfois conseillé de ne pas abuser des Brassicacées (et donc du brocoli sauvage), du moins à l'état cru, car les glucosinolates sont neutralisés par la cuisson et la lactofermentation.

Au jardin du Grand Jas, les jeunes feuilles sont récoltables en bonne quantité dès février, puis les boutons apparaissent fin-mars. Une fois les fleurs écloses (à partir d'avril), la récolte devient moins intéressante pour la salade, car à la place d'un bouquet de feuilles tendres, on trouve des petites feuilles un peu plus dures le long d'une tige coriace.




Ses fleurs sont aussi appréciées des poules...


UNE BIENFAITRICE ENVAHISSANTE

Le brocoli sauvage attire de très nombreuses petites bêtes qui viennent en butiner les fleurs (coléoptères, mouches, papillons, abeilles...), en sucer la sève (pucerons, punaises), y chasser (araignées) ou encore s'y reproduire. Elle participe ainsi à augmenter la biodiversité pour un meilleur équilibre de l'écosystème.










Bien entendu, cette façon d'appréhender les plantes spontanées, insectes et autres organismes sauvages n'est pas celle de toutes et tous, surtout pas dans les milieux jardiniers ou agricoles. Tout passionnant qu'il puisse être, le sujet ne sera pas développé ici, mais voici une petite illustration des bienfaits de la flore sauvage au jardin : on sait que le puceron vert du pêcher (Myzus persicae) se nourrit sur les Prunus (pêcher, prunier, cerisier...), les Solanacées (tomate, aubergine, poivron, pomme de terre), les betteraves et bien d'autres légumes dont il abîme le feuillage et auxquels il peut transmettre divers virus. Or la bestiole affectionne aussi de nombreuses plantes sauvages, dont notre Lepidium draba, abondant pour peu qu'on le laisse s'exprimer et présent très tôt dans l'année, bien avant les légumes d'été ou le feuillage des Prunus. Ainsi, les pucerons ont tout le temps de se régaler sur le pain blanc, et les prédateurs tout le temps de les repérer et de les réguler, sans qu'un dommage ait encore pu être causé sur nos cultures.

Plus tard dans la saison, certains pucerons iront peut-être se fixer sur nos plantations, mais ils seront bien moins nombreux sous la pression des prédateurs. Et si de grands espaces sauvages sont conservés à proximité, ils seront finalement dispersés dans les parterres de passerage drave encore en place, et sur les centaines d'autres espèces sauvages qu'ils affectionnent. De plus, on constate que les fourmis, qui "élèvent" les pucerons pour leur miellat, préfèrent bien souvent protéger les colonies installées sur des plantes basses plutôt que de s'enquiquiner à faire des allers-retours sur les troncs des arbres. Un joli parterre de brocolis sauvage fleurissant au pied des fruitiers participe donc à protéger ces derniers.

Myzus persicae
Puceron vert du pêcher


Phyllotreta nemorum
Altise du chou
Dans la même idée, L. draba nourrit (et participe donc à réguler) divers insectes phytophages réputés ravageurs des cultures, comme :
- l'altise du chou (perfore les feuilles et les tiges ; est la proie de cantharides, staphylins, carabes, guêpes parasites, nématodes...)
- la cécidomyie du chou-fleur (provoque des déformations qui stoppent la croissance ; est la proie de guêpes parasites, araignées, punaises, cécidomyies carnivores...)
- divers charançons du genre Ceutorhynchus (provoquent des galles ; sont les proies de guêpes parasites, nématodes, carabes...)
- les piérides inféodées aux Brassicacées (dévorent le feuillage ; sont les proies de très nombreux insectes, araignées, moineaux, mésanges...)
Tout un monde à accueillir au jardin !



Larve du charançon Ceutorhynchus picitarsis

Contarinia nasturtii
Cécidomyie du chou-fleur


Pieris sp.
Chenille de piéride

Pieris brassicae
Piéride du chou


L. draba fait partie des plantes qui captent le phosphore bloqué dans le sol et le rendent assimilable par les animaux et les autres plantes. C'est pourquoi il pousse en abondance sur des sols carencés en phosphore assimilable, soit par érosion, soit par blocage.
Plus haut, nous disions qu'il s'agissait d'une espèce rudérale. Il est "amusant" de constater que ce mot désigne à la fois les décombres, les lieux les plus ingrats comme les abords d'une route, d'un chemin de fer... et les friches agricoles !
Bien sûr, car entre deux labours, un sol agricole classique est ce qui se fait de plus inculte : un fort compactage, de grandes variations de température, aucune vie du sol et très peu de minéraux à disposition des plantes, bref, une niche de choix pour le brocoli sauvage qui s'y reproduit tant par les graines que par multiplication végétative, via ses rhizomes.


Parcours des poules = sol piétiné = plein de brocolis sauvages !


À ce propos, il est intéressant de remarquer que les plantes rhizomateuses poussent généralement sur les sols les plus compactés et sujets à l'érosion : elles sont en effet les plus à même de maintenir le sol et d'y amorcer une aération de surface en traçant horizontalement, avant que d'autres systèmes racinaires puissent y plonger. Les rhizomes sont, par ailleurs, un moyen de couvrir un sol à nu beaucoup plus rapidement que par les graines.

Pour ces raisons, il n'est pas étonnant que le pain blanc soit considéré comme une mauvaise herbe envahissante dans le monde agricole. En Amérique du Nord, où elle s'ajoute le tort d'être exotique, elle est une peste à éradiquer. On l'accuse d'étouffer les autres plantes, de pomper toute l'eau et tout l'azote du sol, de transmettre des maladies aux cultures, de menacer la biodiversité, le tourisme, la santé du bétail, celle des humains... et même d'augmenter l'érosion des sols ! Alors tous les moyens sont bons pour anéantir le fléau : des traitements répétés aux herbicides, une multiplication des labours et une "lutte biologique" à l'aide d'insectes spécifiques ont fait leurs preuves en la matière.

Une autre réponse à ce "problème", celle choisie par les jardiniers et jardinières du Chant des Limaces, de La Graine Indocile, de Ciel-ou-vert et bien d'autres : laisser la plante faire son œuvre, décompacter la semelle de labour, rétablir le cycle du phosphore, nourrir la faune sauvage et régaler nos papilles !




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vendredi 16 mars 2018

L'aigremoine eupatoire - Agrimonia eupatoria L.


L'AIGREMOINE eupatoire est une plante vivace de la famille des Rosaceae, cousine relativement proche des pimprenelles, des potentilles et des benoîtes. Comestible, médicinale, mellifère, ornementale, l'espèce ne manque pas d'intérêts !



QU'EST-CE QUE C'EST QUE CE NOM ?

Agrimonia est issu du grec ancien argema qui désigne un ulcère de l’œil, contre lequel on aurait employé jadis le suc de la plante. Quant à l'étymologie du nom eupatoria, elle est incertaine. Pour certains, le mot dérive du grec eupatôr qui signifie né d'un bon père, en référence à Mithridate VI Eupatôr, roi du Pont (en Anatolie) versé dans les sciences médicales et qui, au IIe siècle av. J.C., aurait découvert les vertus anti-inflammatoires de l'aigre­moine. Pour d'autres, eupatoria dériverait du grec ancien hêpatos (le foie), pour les bienfaits de la plante sur l'organe en question.

Mithridate VI Eupatôr,
sous les traits d'Héraclès
(Musée du Louvre)

Bref, par son nom, Agrimonia eupatoria se révèle déjà comme une plante utilisée de manière ancestrale pour ses vertus thérapeutiques. Mais nous y reviendrons...


DESCRIPTION

Mesurant jusqu'à 1,50m, la plante se caractérise par une tige dressée et poilue, des feuilles composées de 5 à 9 folioles dentées s'intercalant avec d'autres folioles plus petites, des fleurs jaunes en très longs épis qui apparaissent en été, et des fruits en forme de cônes munis d'une couronne d'arêtes crochues.



Grâce à ces crochets, la dispersion des semences de l'aigremoine est épizoochore. Le mot en jette, c'est sûr, mais il signifie simplement que les graines voyagent en s'accrochant à nos chaussettes (et accessoirement aux plumes et aux poils des animaux).

Du nord de l'Asie jusqu'au nord de l'Afrique en passant par l'Europe, la plante pousse un peu partout : lisières de forêts, clairières, prairies, chemins, fossés, haies, friches...
Les travaux de Gérard Ducerf sur les plantes bio-indicatrices précisent que la présence d'A. eupatoria indique un sol humide ou asphyxié, ainsi qu'une évolution vers la forêt ; un diagnostic que nous avons pu vérifier au printemps 2016 lorsqu'elle est apparue au jardin du Grand Jas, près de la première mare (pour ceux qui connaissent le lieu). En effet, cette zone est inondable donc souvent asphyxiée, et laissée sauvage depuis plusieurs années, si bien qu'une forêt commence tout doucement à s'y installer, avec les premiers arbres pionniers (frênes et ormes champêtres).

USAGES

Toutes les parties tendres de l'aigremoine eupatoire, fleurs comprises, sont comestibles et aromatiques. Ainsi, elles peuvent être utilisées en salade ou cuisinées comme légumes. En infusion, les feuilles et les fleurs donnent un thé agréable, au goût citronné.
On trouve aussi diverses recettes de « vin d'aigremoine », pour lequel des feuilles ou des fleurs sont mises à fermenter dans de l'eau sucrée, parfois accompagnées d'agrumes et de raisin. L'ethnobotaniste François Couplan signale par ailleurs que les feuilles de la plante entrent dans la composition du ratafia catalan, une liqueur traditionnelle à base de noix.
Selon certaines sources, les graines décor­tiquées sont également comestibles et la racine est utilisée pour aromatiser les ragoûts.

Côté médicinal, comme évoqué plus haut, certaines vertus de l'aigremoine sont connues depuis l'Antiquité ; les premiers usages dateraient même de la Préhistoire. On connaît aujourd'hui ses propriétés astringentes, hypoglycémiantes, vulnéraires, anti-inflammatoires, cholagogues, antiaphoniques, toniques, antibactériennes, antivirales, antitumorales, analgésiques, antioxydantes, hépatoprotectrices... on s'arrête là ?
C'est pourquoi les sommités fleuries peuvent être utilisées, principalement en infusion à boire contre de très nombreuses affections, notamment les diarrhées, les troubles gastro-intestinaux ou le diabète. On utilise aussi la décoction en gargarismes contre l'angine, les maux de gorge, les aphtes..., en compresses en cas d'articulations douloureuses et de problèmes circulatoires, ou encore en usage interne contre la leucorrhée.

L'aigremoine permet enfin de donner à la laine différentes teintes de jaune, selon qu'on utilise la plante entière fleurie ou seulement les feuilles.


CONFUSION

En France, on trouve aussi Agrimonia procera, l'aigremoine élevée. Elle est extrêmement proche de A. eupatoria, mais s'en différencie par sa taille réduite, la forme de ses fruits, son milieu (ombragé et frais), et par la présence de petites glandes odorantes sous les feuilles qui dégagent un parfum agréable lorsqu'on les froisse.
On lui attribue sensiblement les mêmes usages et les mêmes vertus, mais elle est bien plus rare ; mieux vaut donc éviter de la cueillir.


Akène (fruit sec à graine unique) de A. eupatoria.

Akène de A. procera. Le réceptacle n'est pas cannelé et les arêtes sont bien plus recourbées.


AU JARDIN

La pollinisation de A. eupatoria se fait par les insectes. Difficile de dénicher une liste bien fournie de ces pollinisateurs, mais on trouve tout de même, pour la France : l'abeille domestique, plusieurs espèces de syrphes dont le syrphe ceinturé, le syrphe porte-plume, la rhyngie long-nez et Melanostoma scalare, et des papillons comme l'argus bleu-nacré et le demi-deuil. Avec un peu de chance, en ouvrant l’œil aux prochaines floraisons, nous pourrons identifier d'autres visiteurs...


Argus bleu nacré (sur orteil)
Polyommatus coridon



Rhingie long-nez
Rhingia campestris



Syrphe ceinturé (sur lierre)
Episyrphus balteatus



Syrphe porte-plume (sur A. eupatoria)
Sphaerophoria scripta




Demi-deuil
Melanargia galathea




Syrphe Melanostoma scalare attaqué par l'araignée-crabe Misumena vatia , sous le regard indifférent d'un Coléo­ptère (sur A. eupatoria)

En passant, précisons que si les syrphes adultes sont floricoles, leurs larves sont quant à elles friandes de petits invertébrés, en particulier de pucerons.

Laisser autant de place que possible à la végétation spontanée autour ou au milieu des cultures a déjà ce premier avantage d'attirer les pollinisateurs et les prédateurs. Cela permet aussi d'accueillir une biodiversité toute spécifique. Par exemple, la larve de Hartigia linearis, un Hyménoptère proche des guêpes appelé tenthrède, se nourrit exclu­sivement sur l'aigremoine eupatoire en creusant dans les tiges. Les tenthrèdes adultes butinent à la recherche de pollen et de nectar, et chassent de petits insectes. Ils sont aussi, bien entendu, autant de proies disponibles pour d'autres animaux du jardin. Conclusion : aucun dégât sur les cultures et de nombreux services rendus au jardinier !

Hartigia linearis

Mais les insectes ne sont pas tous monophages (loin de là !). C'est pourquoi un autre intérêt à l'association cultures / plantes sauvages est de détourner, ou du moins de disperser les ravageurs potentiels. En effet, il n'est pas rare que des bestioles s'attaquent à nos plantations à défaut de pouvoir trouver leurs hôtes favoris, qui sont bien souvent des espèces sauvages.

Sur cette base, nous proposons le tableau suivant :


Invertébrés se nourrissant
sur l'aigremoine eupatoire

(liste pas du tout exhaustive)
Mode d'alimentation
(pas exhaustif non plus)
Cultures potentiellement
épargnées grâce à la présence
d'aigremoine eupatoire

(toujours pas exhaustif)
Thrips vulgatissimus Ce minuscule suceur de sève vit principalement sur des fleurs blan­ches. Il est possible qu'il participe à leur pollinisation.
Sureaux, Prunus sp., poiriers, choux, betteraves, ombellifères, rosiers.
Puceron du géranium
Acyrthosiphon malvae
Ses colonies se développent sur les pétioles et la face inférieure des feuilles. Il est vecteur du virus de la marbrure du fraisier (SMV).
Fraisiers.
Cicadelle des petits fruits
Ribautiana tenerrima
Cet insecte suceur pique la face supérieure des feuilles.
Ronces, noisetiers, Prunus sp.
Hespérie de la mauve
Pyrgus malvae
La chenille de ce papillon diurne se nourrit de feuilles.
Fraisiers, framboisiers, ronces.
Flamme
Endotricha flammealis
La chenille de ce papillon de nuit se nourrit de feuilles, puis de litière à l'automne.
Noisetiers et autres arbres.
Coleophora potentillae Les chenilles de ces papillons de nuit minent les feuilles.
Ronces, Prunus sp., rosiers, fraisiers, groseilliers, cassissiers, pommiers.
Stigmella aurella Ronces, fraisiers, framboisiers.
Stigmella aeneofasciella Fraisiers.
Rhynchite coupe-bourgeon
Haplorhynchites caeruleus
Ce charançon sectionne les feuilles et jeunes pousses.
De nombreux fruitiers de la famille des Rosaceae (Prunus sp., pommiers, poiriers, sorbiers, néfliers, cognas­siers).
Bupreste du fraisier
Coroebus elatus
La larve de ce Coléoptère creuse des galeries dans les racines.
Fraisiers.
Mouche mineuse
de la potentille

Agromyza potentillae
Ses larves minent les feuilles.
Fraisiers, framboisiers, ronces et rosiers.
etc. etc.
etc.


Flamme

Hespérie de la mauve

Stigmella aurella

Rhynchite coupe-bourgeon


Le but de ce tableau n'est pas de démontrer que l'aigremoine est une plante compagne exceptionnelle. En tant que Rosaceae, elle apparaît comme particulièrement intéressante associée à d'autres Rosaceae comme le fraisier, la ronce ou les arbres fruitiers les plus communs, mais de nombreuses espèces le sont tout autant. Par ailleurs, certains des invertébrés listés ici préféreront peut-être l'une ou l'autre de nos plantations à l'aigremoine. Mais, attendu que toutes les plantes spontanées sont justement, d'une manière ou d'une autre, d'excellentes compagnes, le tableau ci-dessus donne un tout petit aperçu de l'influence que peut avoir une zone sauvage très diversifiée sur les cultures dans un jardin.


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mercredi 28 février 2018

Un jardin dans l'école

En 2014, l'association La Graine Indocile a créé un jardin dans l'école de Bras (83) et proposé des animations pour les enfants. Le Chant des Limaces a repris cette activité à la rentrée scolaire 2017, en continuant d'améliorer le jardin et en proposant des ateliers toutes les semaines avec le centre de loisirs. Le but : initier les enfants aux joies du jardinage naturel et aux merveilles de la biodiversité. 




LE JARDIN

Le jardin se situe dans la cour de l'école, bien installé entre des arbres qui fournissent de l'ombre en été. Des arbres fruitiers ont également été plantés à partir de noyaux et poussent tranquillement. Des zones de culture ont été délimitées, et des petits chemins permettent de se promener pour observer la vie du jardin, les plantes qui grandissent mais aussi la vie des animaux.

Dans les futurs projets : un hôtel à insectes et une ombrière, ainsi que la plantations d'autres arbres fruitiers !



L'hôtel à insectes à l'étude...

LES ENFANTS

Tous les mercredis de 10h30 à 11h30, Nico du Chant des Limaces propose des séances autour du jardin. L'âge des enfants varie entre 6 et 11 ans, avec un groupe de “petits” et un groupe de “grands”. Je trouve le mélange des âges très intéressant, nous dit Nico. Quant au nombre d'enfants, il varie toujours mais ne dépasse pas les 15 par séance. Et puis je les connais depuis quelques années maintenant, ça c'est génial, cela crée de la complicité et une qualité d'échange

Les enfants manifestent beaucoup d'intérêt pour ces ateliers, et cela nous conforte pour leur proposer de nouvelles activités.




LES ACTIVITÉS

Depuis la rentrée, les zones de culture ont été réinvesties avec un apport de fumier, et des petits pois, des fèves et des oignons ont été plantés à partir d'octobre. Des pierres ont été ajoutées autour des arbustes qui bordent le jardin pour les protéger. 

Dans ce jardin, nous n'oublions pas que les animaux, notamment insectes et oiseaux, sont une part importante de la biodiversité et qu'ils peuvent être très bénéfiques aux cultures. Nous avons parlé de l'utilité des oiseaux, raconte Nico, et puis nous les avons nourris en apportant des graines de tournesol dans les mangeoires du jardin. Cette activité a eu un grand succès : les enfants faisaient la queue pour accéder à la mangeoire et ils étaient heureux ou rassurés de ne plus trouver de graines d'une semaine sur l'autre.

Lorsque la météo ne permet pas de se rendre au jardin, Nico propose d'autres activités en lien, par exemple des projections de documentaires. Les enfants ont particulièrement apprécié deux petits films sur les papillons et les orchidées. Lors des séances suivantes, ils ont montré qu'il avaient retenu beaucoup de choses.

De temps en temps, Nico propose également des jeux coopératifs aux enfants. En effet, ces exercices ludiques mettent en avant l'écoute et le partage, des notions qui nous semblent essentielles, en particulier dans un jardin collectif comme celui de l'école.


Un éléagnus panaché qui produira
de petits fruits acidulés et très nutritifs.
Les crocus résistent très bien à la sécheresse de nos régions
et fournissent de la nourriture aux pollinisateurs dès février.


Nous remercions la Mairie de Bras qui nous fait confiance pour ce projet et nous soutient financièrement, ainsi que l'équipe du centre de loisirs pour sa présence active, son soutien et ses propositions. Nous sommes ravis que ce projet perdure !


Semons des graines !


Autrice : Marie Fernandez
Photos© Le Chant des Limaces

jeudi 15 février 2018

La bourse-à-pasteur - Capsella bursa-pastoris (L.) Medik.


La capselle bourse-à-pasteur est une herbacée annuelle de la famille des Brassicacées, très répandue en Europe, qui pousse très rapidement et peut fleurir toute l'année.
Elle forme d'abord une rosette basale (feuilles étalées en cercle sur le sol), puis une tige dressée et velue pouvant atteindre 50cm, qui portera des grappes de petites fleurs blanches et, enfin, de petits fruits triangulaires et aplatis.
On attribue l'origine du nom bourse-à-pasteur au fait que les bergers d'autrefois portaient une bourse en forme de cœur plat, semblable à ces fruits. Certains auteurs insistent sur le fait que le fruit (plus précisément, il s'agit d'une silicule) est non seulement plat mais semble vide par ailleurs, comme l'était généralement la bourse d'un pasteur.

Quant au nom du genre Capsella, il signifie petite boîte en latin, ce qui évoquerait là aussi la silicule contenant les graines.
C'est d'ailleurs grâce à la forme de ces silicules que l'on peut aisément reconnaître le genre Capsella.

SAVOUREUSE ET MÉDICINALE

Toute la plante est comestible, mais ce sont surtout sa rosette et les jeunes feuilles de la tige qui sont intéressantes. Consommées en salade ou comme légumes cuisinés, leur saveur est proche du chou ou du cresson (selon les avis). Les fleurs sont sucrées, tandis que les fruits verts ont un goût de moutarde.
En Chine et en Corée du Sud, la plante est cultivée comme légume. Au Japon, elle fait partie des sept plantes sauvages consommées traditionnellement lors d'une fête ancienne appelée nanakusa no sekku (fête des sept herbes).


À gauche : rosette de Capsella bursa-pastoris
À droite : feuille de la tige, fleurs et fruit.

Par le passé, en Europe et sur tout le pourtour méditerranéen, C. bursa-pastoris a plutôt été reconnue pour ses qualités condimentaires (racine et graines) et surtout pour ses vertus hémostatiques (fait cesser les saignements). En effet, la hampe florale contient des substances astringentes (tanins) et antihémorragiques (vitamine K), efficaces pour soigner les coupures, traiter l'hypertension, l'hémophilie, les règles abondantes, la mauvaise circulation sanguine, les hémorroïdes, les varices, la diarrhée... en infusion ou en cataplasme. Pour ces mêmes raisons elle est fortement déconseillée aux femmes enceintes (propriétés abortives), aux personnes traitées contre l'hypertension, ayant des problèmes cardiaques ou thyroïdiens.
Mais la bourse-à-pasteur contient d'autres substances intéressantes, notamment de la vitamine C, du potassium, du calcium et des flavonoïdes (antioxydants).

Selon la théorie des signatures (très répandue en Europe jusqu'au XVIIIe siècle) qui déduit les propriétés médicinales d'une plante en observant sa forme, les fruits en forme de cœur de la bourse-à-pasteur pris en tisane auraient la vertu de soigner les chagrins d'amour !
Nous ne vous souhaitons pas d'avoir à tester la chose mais, au cas où, c'est une petite poignée de fruits frais à infuser dans un demi-litre d'eau, et à boire pendant 8 jours...


CONFUSIONS

Il est vraiment intéressant de reconnaître C. bursa-pastoris en hiver car, comme bon nombre de salades sauvages, c'est au stade de rosette qu'elles sont le plus tendres et agréables en goût. Pour cela, un brin d'entraînement sera nécessaire ; en effet, on peut aisément confondre cette rosette avec celle du coquelicot. Au demeurant ce n'est pas bien grave, cette dernière étant beaucoup plus douce en goût, mais tout aussi savoureuse...


Silicule de la bourse-à-pasteur
En période de floraison, une confusion est possible avec les tabourets du genre Thlaspi et avec la passerage des champs. Mais la forme des fruits est bien différente (voir photos).
Plus rare, mais tout de même présente en France, l'espèce Capsella rubella appelée bourse-à-pasteur rougeâtre est reconnais­sable à ses fleurs teintées de rouge et un peu plus petites.


Silicule Thlaspi arvense
(tabouret des champs)

Silicule de Lepidium campestre
(passerage des champs)

Inflorescence de Capsella rubella
(bourse-à-pasteur rougeâtre)


UNE COMPAGNE AU JARDIN

Les graines de la bourse-à-pasteur sont très appréciées des oiseaux, et donc des poules.
Quant aux fleurs, bien que capables de s'autoféconder, elles attirent divers pollinisateurs : chrysopes, abeilles sauvages, papillons, syrphes...


Aphis craccivora
(puceron noir de la luzerne)
La plante peut aussi nourrir une grande quantité d'insectes considérés comme nuisibles aux cultures : de très nombreuses espèces de pucerons, des punaises, des chrysomèles, l'altise du chou, des charançons, des mouches mineuses, des cécidomyies (moucherons provoquant des galles), ainsi que les chenilles de l'aurore, de la piéride du chou et de certaines phalènes.
Une telle énumération devrait inciter les jardiniers à éliminer au plus vite cette plante porte-malheur et son flot de menaces potentielles ; mais pour nous autres qui cherchons à accueillir une biodiversité toujours plus riche, le maximum d'espèces (« ravageurs » et « auxiliaires » confondus) pour un écosystème le plus équilibré possible, une telle plante est une aubaine !

En effet, non seulement la présence de C. bursa-pastoris au jardin peut attirer les insectes précédemment cités (et par conséquent leurs prédateurs), mais elle en détournera une bonne partie de nos cultures.


UNE PIONNIÈRE TOUT-TERRAIN

En tant que Brassicacée, la bourse-à-pasteur peut pousser sur des terrains déstructurés et épuisés, sans besoin d'une vie fongique ou bactérienne dans le sol avec lesquelles développer des symbioses. C'est pourquoi bon nombre de Brassicacées (brocoli sauvage, fausse roquette, ravenelle...) sont généralement considérées comme des mauvaises herbes dont il est difficile de se débarrasser, d'autant qu'elles sont résistantes à certains herbicides (attention à la cueillette !).

Son habitat naturel est une terre calcaire de vallée alluviale à fort contraste hydrique. Elle est ainsi très présente dans les jardins, les champs, les friches et les terres de remblais où le sol fortement compacté est tour à tour gorgé d'eau puis desséché. La vie aérobie (bactéries ayant besoin d'air) y est absente, ce qui entraîne un blocage du phosphore et du potassium.
Comme toutes les Brassicacées, la bourse-à-pasteur est capable de débloquer ces éléments, c'est-à-dire de les assimiler et de les rendre disponibles aux autres plantes, tout en décompactant le sol à l'aide de sa racine pivotante.

Considérée comme nuisible aux cultures pour toutes les raisons évoquées, elle fait en réalité partie de ces plantes qui peuvent commencer à régénérer les sols les plus maltraités.



UNE PROTOCARNIVORE, C'EST-À-DIRE ?

Dans les années 70, les biologistes Barber et Page de la Tulane University (Nouvelle-Orléans) ont réalisé une étude sur la graine de Capsella bursa-pastoris, afin de déterminer le potentiel des graines mucilagineuses dans le contrôle des larves de moustiques.


Larves de moustiques Culex pipiens quinquefasciatus piégées par une graine de C. bursa-pastoris.

Ils ont ainsi démontré que, lorsqu'on la plonge dans l'eau, la graine de bourse-à-pasteur sécrète un mucilage (sorte de gelée devenant visqueuse au contact de l'eau) contenant un appât chimique qui peut attirer de nombreuses larves de moustiques (jusqu'à 20 par graine), lesquelles se retrouvent rapidement piégées, leur brosse buccale collée au mucilage. Via celui-ci, la graine libère une toxine qui tue les larves, mais aussi des enzymes capables de transformer les protéines de ses proies en acides aminés, absorbés ensuite lors de la germination pour nourrir la plantule !
Cependant, dans la nature, une graine enfouie dans le sol aura peu de chance de tomber sur une larve de moustique (purement aquatique) pour s'en nourrir ; aussi, d'autres études ont montré par la suite que la graine de C. bursa-pastoris peut aussi attirer, tuer et digérer des nématodes, des protozoaires et des bactéries.
Ces dernières expériences étaient encore en cours lors des derniers écrits de Barber en 1978, et aucune étude plus récente ne semble avoir été publiée pour le moment.

Ceci dit, c'est peut-être grâce à cette étonnante capacité que la bourse-à-pasteur peut pousser sur des sols pauvres en nutriments tout en partant de graines extrêmement petites (de l'ordre de 0,2mg), donc incapables de stocker de grandes réserves de nourriture.
En 78, Barber se refuse toutefois à qualifier la bourse-à-pasteur de plante carnivore, car il n'a pas été prouvé qu'un spécimen nourri de protéines animales soit en meilleure santé qu'un autre privé de cette même nourriture.
De nos jours, l'espèce demeure qualifiée de protocarnivore (ou paracarnivore), en attendant que les bénéfices tirés de cette nourriture par la plante soient quantifiés.



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