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vendredi 1 juin 2018

Le brocoli sauvage - Lepidium draba L.


LEPIDIUM draba est une petite herbacée vivace de la famille des Brassicacées (anciennement Crucifères). Il présente en hiver une touffe de feuilles plus ou moins blanchâtres et pubescentes (à peine velues). On les décrit comme oblongues, sinuées et dentées.
Au printemps, une tige monte à 30 ou 40cm, au bout de laquelle écloront de nombreuses fleurs blanches en grappes dressées. Elles donneront pour finir des petits fruits secs (silicules) renflés en forme de cœur. À leur base, les feuilles de la tige sont munies de deux petits lobes qui embrassent celle-ci.








ON VEUT DES NOMS !

Lepidum draba fait partie de ces plantes qui portent de nombreux noms différents... un bon moyen d'en apprendre un peu plus sur elle !

Lepidium vient du latin lepis qui signifie "coquille", "écaille" ou "écorce". Pour la plupart des auteurs, le mot désigne simplement les écailles qui recouvrent les fruits de certaines espèces du genre. Pourtant, dans une littérature plus ancienne, on propose d'autres explications. Un Lepidium aurait en effet été utilisé dans l'Antiquité pour soigner « les écailles et les taches qui naissoient sur la peau du visage », mais aussi pour ses prétendues vertus corrosives qui pouvaient enlever la peau (écorcer) et ainsi « faire disparoître les marques produites par le fer chaud, sur le front des esclaves ».
Quant au nom draba, drave en français, il vient du grec drabê qui signifie "âcre", en référence à son goût piquant.

On traduit parfois Lepidium draba en lépidion âcre, ou bien l'ancien nom botanique de la plante, Cardaria draba, en cardaire âcre. Du grec kardia, il rappelle les fruits en forme de cœur.

Le plus souvent, la plante est nommée brocoli sauvage, pour son allure de petit chou brocoli lorsque les boutons de fleurs apparaissent. Le vrai brocoli (Brassica oleracea) appartient d'ailleurs lui aussi à la famille des Brassicacées.

L. draba est aussi appelé pain blanc, sans que l'on sache bien pourquoi. Cela dit, cela rappelle l'expression manger son pain blanc (en premier) qui signifie profiter du meilleur, du plus facile, avant de passer aux difficultés, aux désagréments. Venue du Moyen-Âge, l'expression trouve son origine dans un comportement prêté aux gens du peuple qui, lorsqu'ils avaient miraculeusement accès à de la farine raffinée, préféraient manger le bon pain blanc d'abord, dit-on, et remettre le pain noir habituel à plus tard. Métaphore mise à part, le pain blanc était donc une chose savoureuse que l'on mangeait en premier ; or le brocoli sauvage apparaît tôt en hiver et pourrait bien être l'une des premières salades sauvages que l'on mange dans l'année. Mais cette explication n'est qu'une proposition...

Pour finir, plusieurs plantes du genre Lepidium sont communément appelées passerages, car une ancienne croyance leur prêtait la vertu de guérir la rage ; toutefois, cet usage vétérinaire n'avait apparemment déjà plus cours au XIXe siècle.
En France, on trouve la passerage des champs (L. campestre), la grande passerage (L. latifolia), la petite passerage (L. graminifolium), la passerage de Virginie (L. virginicum) et enfin celle qui nous intéresse ici. On l'appelle passerage âcre, passerage drave... et même passerage des trains. Introduite d'Asie Centrale en Europe il y a plusieurs siècles, l'espèce s'est en effet propagée en France au XIXe siècle en se disséminant dans le ballast des voies ferrées, au gré des courants d'air provoqués par le passage des trains !


UNE RUDÉRALE AUTONOME


Sont dites rudérales les plantes qui se développent dans des milieux perturbés, bouleversés par les activités humaines. Les Brassicacées comptent de nombreuses rudérales, car elles sont l'une des rares familles à avoir développé une certaine autonomie dans le captage de nutriments. Elles peuvent ainsi pousser sans la présence et l'aide d'une vie fongique ou bactérienne aérobie dans le sol. 
Cela explique que le brocoli sauvage puisse s'épanouir sur des sols particulièrement compactés et plutôt incultes : bords de routes, talus, décombres... et voies ferrées, donc.

Au jardin du Grand Jas, il pousse en colonies sur les bords des chemins ; et dans certaines zones que nous cessons de compacter après plusieurs années de piétinement, un chemin que nous n'empruntons plus par exemple, sa population explose. C'est aussi sans doute, avec la consoude, la plante du jardin dont les tiges puissantes traversent les plus grands obstacles : des bottes de paille entières abandonnées au sol ne l'arrêtent pas !






La passerage drave est par ailleurs une plante thermophile (qui aime la chaleur), très présente sur les terrains calcaires du Midi de la France. On la considère comme indicatrice du réchauffement climatique, car elle s'étend peu à peu vers le nord du pays.


UN LÉGUME PIQUANT ET NUTRITIF

Côté médecine, même s'il ne soigne pas vraiment la rage, on reconnaît à L. draba différentes propriétés : tonique (sommités fleuries riches en vitamine C), stomachique (facilite la digestion gastrique), dépurative et diurétique (cystites, coliques néphrétiques), expectorante, anti-infectieuse (notamment pour les poumons)...

On sait aussi que, comme toutes les Brassicacées, la plante produit des oméga 3 et d'autres acides gras insaturés essentiels, et qu'elle concentre le phosphore et le potassium du sol. Ses bienfaits en tant qu'aliment sont donc innombrables.

Car elle est comestible, bien entendu ! Jeunes feuilles, boutons et fleurs ont une saveur piquante, idéale pour relever un mesclun ou composer un pesto. On peut aussi les utiliser comme légumes cuisinés (la cuisson fait disparaître le piquant), et les graines peuvent servir à relever les plats. Elles étaient autrefois appelées le "poivre du pauvre".
Côté cueillette, les risques de confusions sont plutôt faibles, y compris avec d'autres Lepidium ; et même en cas d'erreur dans le genre, rien de grave puisqu'ils sont tous comestibles.

Ce sont des composés soufrés appelés glucosinolates qui donnent aux Brassicacées leur goût piquant, ainsi que leurs propriétés antifongiques, antibactériennes, antioxydantes et anticancérigènes. Toutefois, à haute dose ils deviennent potentiellement toxiques. C'est pourquoi il est parfois conseillé de ne pas abuser des Brassicacées (et donc du brocoli sauvage), du moins à l'état cru, car les glucosinolates sont neutralisés par la cuisson et la lactofermentation.

Au jardin du Grand Jas, les jeunes feuilles sont récoltables en bonne quantité dès février, puis les boutons apparaissent fin-mars. Une fois les fleurs écloses (à partir d'avril), la récolte devient moins intéressante pour la salade, car à la place d'un bouquet de feuilles tendres, on trouve des petites feuilles un peu plus dures le long d'une tige coriace.




Ses fleurs sont aussi appréciées des poules...


UNE BIENFAITRICE ENVAHISSANTE

Le brocoli sauvage attire de très nombreuses petites bêtes qui viennent en butiner les fleurs (coléoptères, mouches, papillons, abeilles...), en sucer la sève (pucerons, punaises), y chasser (araignées) ou encore s'y reproduire. Elle participe ainsi à augmenter la biodiversité pour un meilleur équilibre de l'écosystème.










Bien entendu, cette façon d'appréhender les plantes spontanées, insectes et autres organismes sauvages n'est pas celle de toutes et tous, surtout pas dans les milieux jardiniers ou agricoles. Tout passionnant qu'il puisse être, le sujet ne sera pas développé ici, mais voici une petite illustration des bienfaits de la flore sauvage au jardin : on sait que le puceron vert du pêcher (Myzus persicae) se nourrit sur les Prunus (pêcher, prunier, cerisier...), les Solanacées (tomate, aubergine, poivron, pomme de terre), les betteraves et bien d'autres légumes dont il abîme le feuillage et auxquels il peut transmettre divers virus. Or la bestiole affectionne aussi de nombreuses plantes sauvages, dont notre Lepidium draba, abondant pour peu qu'on le laisse s'exprimer et présent très tôt dans l'année, bien avant les légumes d'été ou le feuillage des Prunus. Ainsi, les pucerons ont tout le temps de se régaler sur le pain blanc, et les prédateurs tout le temps de les repérer et de les réguler, sans qu'un dommage ait encore pu être causé sur nos cultures.

Plus tard dans la saison, certains pucerons iront peut-être se fixer sur nos plantations, mais ils seront bien moins nombreux sous la pression des prédateurs. Et si de grands espaces sauvages sont conservés à proximité, ils seront finalement dispersés dans les parterres de passerage drave encore en place, et sur les centaines d'autres espèces sauvages qu'ils affectionnent. De plus, on constate que les fourmis, qui "élèvent" les pucerons pour leur miellat, préfèrent bien souvent protéger les colonies installées sur des plantes basses plutôt que de s'enquiquiner à faire des allers-retours sur les troncs des arbres. Un joli parterre de brocolis sauvage fleurissant au pied des fruitiers participe donc à protéger ces derniers.

Myzus persicae
Puceron vert du pêcher


Phyllotreta nemorum
Altise du chou
Dans la même idée, L. draba nourrit (et participe donc à réguler) divers insectes phytophages réputés ravageurs des cultures, comme :
- l'altise du chou (perfore les feuilles et les tiges ; est la proie de cantharides, staphylins, carabes, guêpes parasites, nématodes...)
- la cécidomyie du chou-fleur (provoque des déformations qui stoppent la croissance ; est la proie de guêpes parasites, araignées, punaises, cécidomyies carnivores...)
- divers charançons du genre Ceutorhynchus (provoquent des galles ; sont les proies de guêpes parasites, nématodes, carabes...)
- les piérides inféodées aux Brassicacées (dévorent le feuillage ; sont les proies de très nombreux insectes, araignées, moineaux, mésanges...)
Tout un monde à accueillir au jardin !



Larve du charançon Ceutorhynchus picitarsis

Contarinia nasturtii
Cécidomyie du chou-fleur


Pieris sp.
Chenille de piéride

Pieris brassicae
Piéride du chou


L. draba fait partie des plantes qui captent le phosphore bloqué dans le sol et le rendent assimilable par les animaux et les autres plantes. C'est pourquoi il pousse en abondance sur des sols carencés en phosphore assimilable, soit par érosion, soit par blocage.
Plus haut, nous disions qu'il s'agissait d'une espèce rudérale. Il est "amusant" de constater que ce mot désigne à la fois les décombres, les lieux les plus ingrats comme les abords d'une route, d'un chemin de fer... et les friches agricoles !
Bien sûr, car entre deux labours, un sol agricole classique est ce qui se fait de plus inculte : un fort compactage, de grandes variations de température, aucune vie du sol et très peu de minéraux à disposition des plantes, bref, une niche de choix pour le brocoli sauvage qui s'y reproduit tant par les graines que par multiplication végétative, via ses rhizomes.


Parcours des poules = sol piétiné = plein de brocolis sauvages !


À ce propos, il est intéressant de remarquer que les plantes rhizomateuses poussent généralement sur les sols les plus compactés et sujets à l'érosion : elles sont en effet les plus à même de maintenir le sol et d'y amorcer une aération de surface en traçant horizontalement, avant que d'autres systèmes racinaires puissent y plonger. Les rhizomes sont, par ailleurs, un moyen de couvrir un sol à nu beaucoup plus rapidement que par les graines.

Pour ces raisons, il n'est pas étonnant que le pain blanc soit considéré comme une mauvaise herbe envahissante dans le monde agricole. En Amérique du Nord, où elle s'ajoute le tort d'être exotique, elle est une peste à éradiquer. On l'accuse d'étouffer les autres plantes, de pomper toute l'eau et tout l'azote du sol, de transmettre des maladies aux cultures, de menacer la biodiversité, le tourisme, la santé du bétail, celle des humains... et même d'augmenter l'érosion des sols ! Alors tous les moyens sont bons pour anéantir le fléau : des traitements répétés aux herbicides, une multiplication des labours et une "lutte biologique" à l'aide d'insectes spécifiques ont fait leurs preuves en la matière.

Une autre réponse à ce "problème", celle choisie par les jardiniers et jardinières du Chant des Limaces, de La Graine Indocile, de Ciel-ou-vert et bien d'autres : laisser la plante faire son œuvre, décompacter la semelle de labour, rétablir le cycle du phosphore, nourrir la faune sauvage et régaler nos papilles !




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